Chaque fois que je vais dans le fare de Taurere, je crains pour mes savates.


Les savates supportent les hommes, les femmes et les enfants.

Made in China, elles valent ce qu'elles valent, et quand il en manque une, c'est toujours embêtant. 


Mais quand on entre dans le foyer, il faut les retirer.


Taurere a construit sa maison de ses propres mains au fil des années, en dépit de la pluie, en dépit de ces moments de la vie qui font trop souvent ombrage aux senteurs du bonheur. Au tout début, ils vivaient à neuf, dans une maison faite en pinex, au fond de la vallée, sur un pan de montagne, outrageusement verte, rocheuse et humide. Les enfants grimpaient agilement dans l'avocatier.

Puis un jour, Taurere, qui construisait les fare des autres, décida de construire pour les siens, une plus grande demeure.

Et il bâtit. De jour en jour, les mains dans le sable et le ciment, les fils à ses côtés.

Et il bâtit des murs et à l'intérieur de ces murs, une chapelle aux parois de roche et dans laquelle, il se réfugie quotidiennement pour prier dans la fraîcheur. Parce qu'il croit en Dieu.

Et parfois même, ne pouvant pas creuser la roche, il a laissé la montagne entrer dans la demeure familiale. C'est ainsi, qu'à côté de son lit, qu'il a lui même confectionné, un gros rocher repeint en blanc, est là, pour lui rappeler qu'il n'est qu'un homme et que c'est la montagne qui fait sa couche.

Derrière la maison du patriarche,
la rivière parle en sons humides, elle glousse parfois, elle nous berce sans menacer.

Mais l'incandescence est là, dans la maison de Taurere, parfois, le dimanche, lorsque nous nous retrouvons tous ensemble. Les enfants courent, leurs cris assourdissant claquent sur les images d'une télévision allumée pour rien.

Et chaque fois que je viens dans le fare de Taurere, je crains pour mes savates, que Bull et Cookie emportent, ou que les enfants piétinent dans leurs fureurs inépuisables.

On en retrouve une parfois près du portail, ou à côté du tas de sable. Les savates ne valent que ce qu'elles valent et bien vaillant celui qui se ramène avec des Crocs à 4000 balles, au fare de Taurere.

Tous les samedis, ou presque tous, nous les passons à Mahina. Et je me souviens, je me souviens du doux bruit de la rivière, si bon à mon repos.

Nous laissons les savates à l'entrée, pour ne pas salir l'intérieur, mais c'est peine perdue. Sur le carrelage l'incandescence se ravise. Les petits pieds brûlants qui courent se rafraîchissent à peine.

La savate bleue a perdue sa moitié, et avant de partir, il nous faudra la retrouver.

Retour à l'accueil