Elle aime courir pieds nus dans l'herbe humide de ton jardin, décorer ton chat  avec des guirlandes rouges jusqu'à l'étranglement, elle aime regarder les vaches en coin, elle aime renifler l'intérieur des livres tout neufs, elle aime porter les chaussettes de son père, la robe de chambre de son père, les tee shirts de son père, elle aime dormir à la place de son père.
C'est ta fille, ta o'e tamahine.

Elle aime t'envoyer des fleurs, même si tu es loin, elle aime briser les vases lorsque tu l'insultes, elle aime dire le contraire de ce que tu dis, elle aime caresser la peau de ton visage, elle aime poser sa tête sur ta poitrine. Elle aime entendre ta voix, elle aime écouter tes prières en tahitien, quand tu te recueilles sur la tombe de ta grand-mère.

C'est ta fille.

Elle aime quand les autres ne jugent pas, elle aime quand les autres la laissent seule, elle aime flotter sur le dos quand il n'y a pas de vagues, elle aime se réveiller le matin avec le chant des oiseaux, elle aime que le monde soit de toutes les couleurs, elle aime regarder la lune en pensant qu'elle y posera les pieds un jour, elle aime regarder les montagnes de son pays, emmitouflées dans des écharpes de coton gris et blancs, c'est ta fille.

Elle aime regarder les rayons de soleil pris au piège dans les toiles d'araignées, à l'aube. Elle aime l'odeur des feuilles mortes et des champignons que tu viens tout juste de ramasser. Elle aime goûter à ta confiture de framboises et de fraises, elle aime sentir sur son ventre les félins qui ronronnent, elle aime tous les chiens qui ont la galle qui sont seuls et qui puent, elle aime les gens qui sont écolos et qui défendent les animaux. Et puis elle aime aussi le uru cuit au feu de bois, tremper le uru dans du punupuatoro bien gras et bien salé. Ah ça oui, elle aime manger, ta o'e tamahine.

Ces gens qui blessent les chevaux avec leurs mâchettes parce qu'ils ne broutent pas au bon endroit, elle aime pas. Ces trois personnes qui ont battu, frappé au visage et arraché l'oeil d'un homme, de leur propre main, mardi dernier, à Faa'a, elle aime pas non plus.
C'est ta fille.

Elle aime pas ceux qui exploite la culture pour se faire de l'argent. La théorie de Marx, elle aime pas non plus, ta fille.

Elle aime pas les faschos, les phallocrates, elle aime pas avoir toujours raison, ta fille. Elle aime pas ceux qui aiment le pouvoir, elle aime ceux qui n'en ont pas et qui continuent à croire que le monde est juste et sincère, ta fille. Elle aime pas les gens qui ont tout plein de relations partout, et qui tirent les ficelles quand ils en ont besoin. Elle aime les gens qui connaissent personne et qui sont heureux comme ça. Elle aime regarder les gens que personne ne connaît, faire attention à eux. Elle est toujours à la recherche de ce que les autres n'ont pas, ta fille.

Les essais nucléaires, elle aime pas. Les Tahitiens qui vivent dans des boites en contreplaquer, sans eau ni électricité, elle a du mal à accepter, ta o'e tamahine. ça lui fait mal. Alors, ben elle aime pas.


Elle aime avoir tort parfois, elle aime faire des erreurs de choix, de jugements, de vie, elle aime savoir qu'elle n'aura pas assez d'une vie pour tout comprendre et tout savoir, ta fille. Elle aime The house of the rising sun de Nina Simone, elle aime les gens qui disent pardon, même quand ils n'ont pas toujours tort, ta fille.

Elle aime savoir que tout ce qu'on lui a donné, peut repartir comme ça, dans un coup de vent, elle aime s'attacher à rien depuis que la maison a brûlé, ta fille. Elle aime manger. Elle aime rêver. Elle aime pas parler avec les gens qui ne l'aiment pas, ta fille.

Elle aime son père, elle aime son père, elle aime, elle aime, elle aime son père, elle aime ses frères, elle aime son pays, elle aime tous les enfants de son pays, même s'ils sont violents, même s'ils sont méchants, elle t'aime toi, et elle ne sera jamais parfaite, ta fille. Elle a un gêne de résistance à l'alcool, le poil dru de ses ancêtres bretons, elle a le cheveu doré de ses ancêtres celtes, le caractère fougueux de ses tupuna romains, et son être tout entier était un fer chauffé et rouge, que Dieu aurait trempé dans l'eau froide de la rivière. Elle ne fera jamais de mal à personne, ta fille, il n'y a qu'elle qu'elle peut blesser et ça, tout le monde le sait.

Elle aime boire du jus de pamplemousse vert fraîchement pressé, elle aime appuyer contre son palais, avec la force de sa langue, les truffes au chocolat, elle aime pas les balances, les règles, les lois, les valeurs des autres. Elle aime respirer l'air marin, elle aime la brise, elle aime entendre les mo'o faire tac tac tac sur le plafond.

Elle aime la couleur de tes yeux, elle aime savoir que tu l'as portée neuf mois dans ton ventre, parce qu'il devait y faire chaud et que parfois même il y avait des bulles et des étoiles.

 

Elle aime savoir que tu prends soin de son père.



Elle t'aime, tout simplement, ta fille.  Elle t'aimera jusqu'au bout, et même encore plus loin.

to oe tamahine.

Retour à l'accueil