Diana Tchung Teriierooiterai, sur la pirogue Hine Moana

Diana Tchung fait partie de l’équipage de Faafaite, elle s’est tout d’abord investie dans cette aventure au contact de son mari, Jean-Claude Teriierooiterai, homme féru de culture polynésienne qui a tout récemment recomposé la carte des étoiles tahitienne. Il y a deux semaines environs, pour le trajet Bora Bora- Aitutaki,

« Le matin même, à Bora Bora, le capitaine Duncan fait une réunion. Il me regarde et me dit : « Diana, est-ce que ça t’intéresserait d’intégrer une pirogue de femmes ? De Bora Bora jusqu’à Aitutaki ». Aitutaki est une île au nord est de Rarotonga. Ça fait partie des îles Cook. Sans hésiter j’ai accepté. Ils devaient choisir deux femmes de chaque pirogue pour aller sur Hine Moana. Nous sommes 16 à bord. Magnus, capitaine et responsable de la flottille, était là surtout pour la sécurité, mais le véritable capitaine, c’était une femme. Une Tongienne, Onaufo, une belle femme, avec une prestance et un charisme extraordinaire.
A 16h, on devait être sur Hine Moana. Soit 3 heures seulement après la réunion.
La vie à bord
A l’intérieur de la pirogue, c’est très serré (rires). Tu descends dans les coques ; il y a 8 couchettes dans une coque et 8 couchettes dans une autre coque ; il y a une allée au milieu, une toute petite allée, et sous ta couchette, il y a un plateau où tu peux mettre tes affaires. Sauf qu’il y a deux endroits où il y a la quille qui gêne, en plus il y a une batterie, il y a la nourriture qu’il faut stocker, bref, tu enjambes tout quoi ! Et en plus, il y a l’eau, les bidons d’eau, les provisions, il y en a partout. On case tant bien que mal, on essaie de se débrouiller pour ranger nos affaires, tu te fais ta place.

Dès le début, on nous a toutes réunies : 3 Fidjiennes, 4 Samoanes, la dernière est montée après la passe (rire), elle s’est débrouillée et finalement on s’est retrouvées à 17. Je précise qu’on a un bateau suiveur : Evohe, qui nous suit partout avec un médecin à bord… Donc il y avait 5 Samoanes, 3 Tahitiennes, 3 Fidjiennes, 2 Tongiennes, 1 Maori… Un équipage de 16 femmes, plus le capitaine Magnus. Sur Faafaite on a privilégié la coque des femmes. Le capitaine dort avec les femmes. Toutes les femmes dorment à gauche, c’est comme ça sur Faafaite. Sur Hine Moana, le Capitaine n’avait pas trop le choix. Normalement, la coque de tribord, c’est masculin. Il y a une coque mâle et une coque femelle.
Organisation de la vie à bord : allier la rudesse de la navigation au réconfort.
Onaufo, dans un 1er temps, a déterminé les 3 chefs de quart. Ma chef de quart était une Tongienne, qui s’appelle Anna, l’autre chef de quart était Fidjienne, et une autre Samoane, Fanny, appelée à être futur capitaine.

Ce n’est pas comme sur les autres pirogues. Les déchets ne partent pas dans la mer, il y a une cuve qu’on vide en haute mer. Donc quand Hine Moana est à quai, on peut se servir des toilettes. Sur les autres pirogues, on est obligés d’aller à terre.
Onaufo nous a dit qu’elle se réservait le nettoyage des toilettes parce que sur la pirogue, c’est la partie la plus importante : il faut que ce soit le plus hygiénique possible. On ne peut pas se permettre en mer d’être malade à cause du manque d’hygiène. C’est la partie la plus ingrate du travail et c’est elle, notre chef, qui s’est réservé ça. Pour te dire comment les femmes sont extraordinaires… Parce que ce n’est pas un homme capitaine qui va penser à ce truc là et dire « moi je me réserve de nettoyer les toilettes », c’est plutôt des ordres, en général c’est ça un capitaine, mais elle, non.
Au niveau humain, ça a changé quelque chose en moi
Quand on est arrivées à Aitutaki, on a toutes pleuré. On ne voulait pas se quitter, on était vraiment bien ensemble. Une entente extraordinaire. On a passé notre temps à rire, à travailler dans la bonne humeur, c’était vraiment exceptionnel.
Jamais vu ça : On ne se connaissait pas mais d’un seul coup, c’était comme si on avait toujours été liées ; on était complices. Par exemple, si l’une d’entre nous n’était pas à l’aise, tout de suite, il y en avait deux ou trois à côté d’elle pour la soutenir, pour l’aider, pour partager… J’ai trouvé ces 5 jours d’ententes, de partages… Je vois le monde autrement.
C’est un autre de genre de femme, sur la pirogue. Ces femmes là, sur Hine Moana, ce sont des femmes extraordinaires qui ont voyagé, qui ont déjà navigué, qui ont des kilomètres, des miles dans le dos, qui ont une ouverture d’esprit autre que la petite bureaucrate qui n’a que sa petite famille, son mari, sa copine, sa rivale… il n’y a que ça dans son monde, un monde fermé.
Sur Hine Moana, il n’y a pas d’histoires. Au contraire, on s’écoute, on se confie, l’une qui dit « j’ai laissé mon travail pendant un an », l’autre qui dit « J’ai 5 enfants »… Onaufo a 5 enfants, elle m’a confiée que lorsqu’elle est devenue veuve, elle s’est dit « C’est maintenant qu’il faut que je parte, maintenant ou jamais ».
Les moments d’accalmie
C’est quand on n’est pas de quart. Quand le vent change de direction, là, il faut se relayer surtout au niveau de la barre, toutes les demi-heures. Mais ce n’est pas tout le temps comme ça. Quand c’est calme, on discute, on rigole, on mange, on mange souvent… Quand tu as envie d’être seule, tu es fatiguée, tu vas dormir. Et on t’oblige à aller dormir d’ailleurs. Comme après on prend les quarts à minuit, à 9h du soir, ou 3h du matin.
La seule chose dont je souffrais mais un tout petit peu, c’est plutôt le confort auquel je me suis habituée pendant toutes ces années, les toilettes, la douche, c'est-à-dire l’eau chaude. Quand tu te douches, si c’est calme tu peux aller à l’avant sinon à l’arrière… pour ton linge, tu l’étends là où tu peux à l’extérieur. Aussi, ce qui était difficile à supporter, c’est le soleil de plomb. Quelques fois, on s’obligeait à aller sur notre couchette à cause de la chaleur, même avec le vent. La coque aussi tellement remplie, tu es obligée presque de ramper.
Mais j’ai aussi pris mon petit coussin, j’aime bien dormir avec mon petit coussin ! La Fidjienne, Iva, elle a amené son doudou ! Le petit cochon, Piggo là, notre mascotte ! On s’est amusée avec.

Elles sont plus sensibles, elles devinent tout de suite quand tu es mal, heureuse, quand tu as un petit souci. Tu n’as pas vraiment besoin de parler, tout de suite, elles le ressentent. Elles t’entourent, elles te remontent le moral. On se fait des petits plaisirs à la cuisine, des petites choses, des petits gâteaux, on prend soin les unes des autres, si on a mal aux pieds, des massages… C’est les femmes quoi ! Des petits plaisirs.
Ils pensent qu’on n’est pas assez fortes pour certaines tâches.
Les hommes n’ont pas confiance en nous, alors qu’on est très capable de faire les choses, c’est « laisse, laisse, laisse ! », ils veulent montrer qu’ils sont forts. Ils ne nous laissent pas ou peu l’initiative.
A l’heure des bilans, certaines femmes le disent. Quand on veut travailler, ils se précipitent avant nous alors qu’on est très bien capables de tirer ou de descendre une voile.
Sur Hine Moana, on a tout fait. Arrivées à Aitutaki, on s’est toutes regardées, on s’est dit « On l’a fait, on est capable de naviguer sans les hommes. »
Diana Tchung est remontée sur Faafaite à Fidji, elle devrait faire partie du voyage jusqu’en Nouvelle-Calédonie. Là-bas, les pirogues remonteront la rivière Yengen sur huit kilomètres. Une équipe de tournage, pour le film The Blue Canoe, ainsi que quelques photographes dont Danee Hazama et Rui Camilo, accompagnent les 7 pirogues polynésiennes.

